Pour construire ce dispositif, j’ai adopté une démarche ethnologique. J’ai mené une enquête auprès de dix personnes pour découvrir le rapport intime qu’elles entretiennent avec l’alimentation. J’ai regardé l’être humain dans son intériorité et sa vulnérabilité pour découvrir comment l’on se place soi-même par rapport à une altérité sociale. Comment se définit-on sur une échelle qui relie l’intime au commun ?
En invitant, un à un, mes dix sujets à se prêter à l’expérience du repas sur mesure, je confronte la notion d’individualité et de globalité. J’oscille dans une relation à l’altérité et à la similitude. Plus je mets en rapport les personnages, plus ils se distinguent les uns des autres. Leur mise en parallèle révèle un espace commun qui leur permet de fonctionner ensemble.
En confrontant les données, j’écrème, je recadre, je pose des contours. Je construis un encadrement qui rend possible un espace de liberté et d’improvisation, qui permet une interprétation laissant place au hasard. Je cherche à créer un contexte dans lequel chacun a quelque chose à apporter.
Je propose une expérience sensorielle pour faire primer la sensation sur le décodage. J’aborde ici un sujet qui communique sans avoir accès à des mots. Sa description perceptive est limitée, sa traduction plastique quasi impossible, et pourtant quelque chose se transmet et affecte l’ensemble des participants. Chacun, en fonction de sa propre identité, ressent les choses à sa manière, se les approprie et tente de décrypter les sensations que cela lui procure pour exprimer ce qu’il en pense. Le passage entre ces différents niveaux de perception (sensorielle, intellectuelle, affective), implique un effet de transformation. La notion de transformation est inhérente à cette pièce. Elle affecte les personnages soumis à l’expérience, modifie leur comportement, elle change la vision de la pièce et fait évoluer le point de vue du spectateur.
Il y a dans ce dispositif des choses de l’ordre de l’irregardable, de l’inexprimable, de l’imperceptible. Le spectateur a accès à un moment intime, privilégié, où il peut regarder l’autre, seul face à une situation éprouvante. Mais il est confronté aux limites de sa propre perception visuelle, il ne peut pas tout voir. A chacun de chercher ce qui l’intéresse en se laissant guider par ses sensations.

« On dit que Georges Rouault, sortant de sa première séance de cinéma, s’étonna que l’écran ait été «accroché dans ce sens là». Nous sommes désormais tellement accoutumés à voir les images animées dans un format «paysage» ou «marine», pour employer des termes de peintre, que l’adoption d’un écran au format «portrait» suffit à nous déconcerter. Il est possible que l’apparition de nouveaux appareils, tablettes portables, téléphones, change la donne dans un futur proche : mais notre vision du monde demeure encore ordonnée par les codes du cinéma et de la télévision, et lorsqu’on entrait dans la salle du Repas sur mesure d’Héloïse du Peloux, on croyait d’abord à une exposition de dix portraits photographiques. Dix gourmets, hommes et femmes attablés, évocateurs (fond noir, lumière en surplomb) de la manière flamande, réunis comme pour un banquet fictif. Il fallait une seconde ou deux pour se rendre compte que ces portraits étaient animés et parlants. Si efficace et surprenante qu’ait été la cuisine optique dont ils résultaient, c’est d’une autre cuisine qu’ils parlaient : celle que les modèles étaient en train de déguster, faite, tout comme l’écran, sur mesure pour eux par un chef avisé, qu’on avait préalablement informé de leurs goûts et curiosités - et même de leurs dégoûts et tabous alimentaires. Un choix d’épices odorantes, méticuleusement disposées dans l’antichambre de la salle obscure, agaçait les sens du spectateur que les propos de chaque convive du banquet (si l’on peut parler de banquet, puisqu’aussi bien il apparaissait clairement qu’on les avait filmés séparément) emportaient bien vite dans d’infinies rêveries gustatives.
On ne s’avise pas assez que c’est une chose étrange que de manger, et qu’il y a comme un scandale à montrer ce plaisir à l’écran (c’était, on s’en souvient, le postulat du film de Luis Bunuel Le Charme discret de la bourgeoisie). L’œuvre d’Héloïse du Peloux réussissait ce tour de force d’être prodigieusement érotique, sans jamais contrevenir au plus petit alinéa du code des bonnes mœurs … »
Didier Semin

 

Vidéo du dispositif Repas sur mesure n°1

Vidéo du dispositif Repas sur mesure n°2

Vidéo du dispositif Repas sur mesure n°3

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